
« MAIS DIS DONC, ON N’EST QUAND MÊME PAS VENU POUR BEURRER LES SANDWICHS ! »
J’ai fait un rêve bizarre, déjà il était en noir et blanc… J’étais avec mes potes, les ceusses qui aiment la table, y’avait M’sieur Fernand, Raoul Volfoni, Jean et ma pomme, Maître Folace ! Je me surprends à dire que nous n’aurions jamais dû quitter Montauban ! Ah m… ! Ça sent le remake des « Tontons » !
Mes Apaches, je les bassine depuis belle lurette avec ma table préférée, alors forcément, sur leur insistance, on y est allé. Par curiosité qui disaient, et un peu parce que les troquets des alentours avaient fermé pour cause de contrôle sanitaire prolongé.
La devanture ? Un rouge un peu fatigué, comme un boxeur au douzième round. La porte grince, mais pas le petit grincement romantique, non. Le grincement qui te dit : “Si t’entres, c’est à tes risques et périls.” On entre quand même. On n’est pas venus pour enfiler des perles.
Pour sûr, on n’est pas chez Lulu la Nantaise ! Une fois la porte passée, la Daronne nous installe, ça sent déjà la nappe à carreaux et le patron qui te tutoie avant même d’avoir vu ta tête. À l’intérieur, ambiance feutrée façon banquet de troisième mi-temps. Ça parle fort et ça trinque sec. Le patron nous lance depuis les cuisines un “Installez-vous les artistes ! Ici on mange, on ne discute pas poésie.”
On s’assoit. Les chaises sont solides, heureusement. Le genre de mobilier qui a déjà vu passer des générations de gaillards qui n’avaient pas peur de la sauce.
La carte tient sur un tableau. Pas besoin de roman, ici, on ne lit pas, on mastique. Des plats qui ne font pas semblant. Pas de feuille verte posée là pour faire croire qu’on mange léger. Ici, la feuille verte, c’est pour décorer la vitrine, et encore.
On attaque avec deux Cervelles meunières, ça a du caractère, ça ne cherche pas à plaire à tout le monde. C’est franc du collier ! On y ajoute des Œufs en meurette, des Calamars et des Poulpes frais… Le genre de préparations qui te serrent la main virilement et te disent : “Moi, je suis faite pour accompagner le pinard, pas pour poser sur Instagram !”
Arrivent les plats. Là, on entre dans le sérieux. Un Bœuf bourguignon qui débarque dans son jus, fier comme un général en uniforme. Des Tripes à l’italienne s’ensuivent, ainsi qu’un Poulet fermier au vin jaune et aux morilles, et une monstrueuse Côte de cochon sauce Blackwell… Si vous aimez les plats qui s’excusent d’exister, passez votre chemin. Ici, ils annoncent la couleur avant même d’arriver à table. Des préparations franches au goût puissant, presque insolent. La table regorge de plats qui vous regardent droit dans les yeux et vous disent : “Tu nous manges ou tu rentres chez ta mère ?”, et pas des portions d’architecte Môssieu, des portions d’honnête homme !
Le bœuf bourguignon, lui, joue dans une autre catégorie. Viande fondante, sauce épaisse, profonde, mijotée comme une vieille rancune. On sent les heures de cuisson, le vin qui a travaillé, les carottes qui ont rendu l’âme avec dignité. Ça nappe, ça colle, ça réconcilie avec l’existence.
Le service ? Direct. Pas obséquieux. Ici, on ne vous demande pas si “tout se passe bien” toutes les trois minutes. On vous laisse manger tranquille. La Daronne passe, jette un œil, hoche la tête. Ça veut dire : “Ça va, t’es des nôtres.”
Amateurs de vin blanc, on est plutôt du genre à « peloter la blonde » pour commencer. Le blanchouillard du jour sera un Vacqueyras « Reflets de l’âme » du Domaine Fontaine du Clos… Tudieu qu’c’est bon ! Aujourd’hui, noblesse oblige, on joue les grands Seigneurs, on poursuit avec un Mas Cal Demoura Terre de Jonquières 2023, Terrasses du Larzac, et un Faugères Château Estanilles Clos du Fou 2020. Deux flacons qui éveillent nos papilles dès l’entame des plats, on est en amour !
C’est là que des mains me secouent… « Bernard ! Bernard !?! Reviens parmi nous Lapinou ! » Ah bin ça alors, j’étais, comme Alice, passé de l’autre côté du miroir ! Je dis au revoir à Lino, Blier, Blanche et Dalban pour retrouver Yves, Marc et Christian, mes Tontons à moi ! Une expérience dont on ne sort pas indemne, et pour sûr, les zigues en noir et blanc m’ont laissé un peu de leur ADN et de leur gouaille ! Je reprends mon rôle et je sors le grisbi car l’addition arrive sans surprise. Honnête mais pas assassine. On paye ce qu’on a mangé, et on l’a mangé avec conviction. En sortant de table, on a la démarche un peu lourde, mais l’âme légère. On en ressort avec le sourire d’un type qui vient de faire un bon coup, mais légal.






