
C’est un peu au hasard de nos pérégrinations à travers les artères métalliques de Canary Wharf — ce Manhattan flottant où le ciel s’excuse rarement d’être gris — que nous tombâmes, tel Archimède dans son bain, devant une majestueuse entrée. L’imposant portail, mi-industriel mi-théâtral, semblait murmurer : « Approchez, chers voyageurs, la réalité vous a assez ennuyés pour aujourd’hui. »
La porte était déjà ouverte, comme un aveu de confiance ou un piège tendu avec élégance. Nous nous engouffrons à l’intérieur, guidés par une simple flèche indiquant « Bar ». Il faut dire qu’après tant d’averses, notre gorge était sèche comme une conférence sur la fiscalité en Ouzbékistan. À croire que Londres, facétieuse, avait décidé de noyer notre extérieur tout en asséchant notre intérieur. Antagonisme ? Paradoxe ? L’Angleterre !
Le lieu est presque désert — il est tôt — mais l’impression est immédiate : on entre dans un monde parallèle, quelque part entre le laboratoire un peu fou du Dr. Frankenstein au moment où il va insuffler vie à sa créature et la cave d’un illusionniste steampunk. Les murs pulsent, les néons vibrent, et d’énormes ventilateurs dignes d’un décor de Terry Gilliam, où Robert De Niro tient le rôle d’un plombier un peu fou et peu scrupuleux, brassent un air dense de promesses futuristes. On s’attend presque à ce qu’Alice surgisse en clamant : « J’ai vu des choses que vous ne pourriez pas croire… »
Et voilà que s’offre à nous un temple du High-Tech Shuffleboard, discipline étrange que seuls les initiés semblent comprendre, un peu comme les échecs joués à l’envers par des poulpes intelligents. Des centaines d’adeptes s’y affrontent le soir venu, en tournoi, cocktail en main, pucks dans l’autre ! Moi, pauvre mortel, je regarde ces planches, ces palets, ces rituels… et j’avoue : « je n’ai rien comprendu et pourtant je voulais sachoir », c’est important le sachoir (Smiley !) Alors je me tourne vers notre mentor patenté, Sir Archibald Crumblewit, dit Archie pour les intimes, érudit du comptoir et stratège des jeux de précision. Il lisse ses moustaches, tapote sa canne d’if et déclare :
« Ah, Bernie, excellent sujet d’interrogation ! Le Shuffleboard, mon bon, c’est un peu le croisement improbable entre le curling, le billard et un duel de gentlemen. Sur une longue table de bois noble — généralement aussi lustrée qu’un discours d’ambassadeur — on fait glisser de petits palets métalliques, les “pucks”, dans l’espoir de les faire atterrir dans des zones de points sans qu’ils ne tombent dans l’abîme latéral. Une affaire de doigté, de finesse, et de ruse à l’ancienne. Le tout idéalement accompagné d’un bon cocktail et d’un rire en coin. »
Ainsi éclairé, je me suis contenté d’observer avec admiration. Peut-être qu’un jour je saurai… mais pour l’instant, je laisse les palets aux poètes de l’élan contrôlé.

