
Ce dimanche matin, dès potron-minet, heure maudite où même les pigeons hésitent encore à sortir leurs plumes, conseil d’administration dans la capitale. J’avoue, on y va souvent, voire toujours, avec des pieds de plomb, ou plutôt des semelles de béton armé, mais une fois sur place, tout change… un café, quelques débats enflammés sur des sujets que tout le monde a oubliés dès l’apéro, et nous voilà prêts pour la vraie raison de notre venue, le déjeuner. Comme quoi, certaines souffrances trouvent leur récompense.
Bon, les garçons, où va-t-on ? Euuuh !?! Grâce à cette réponse d’une clarté administrative exemplaire, nous prenons la route au hasard, cet excellent GPS des âmes désorganisées, et nous nous atterrissons Place Sainte-Catherine. Bien que l’heure de midi soit derrière nous (et qu’un estomac vide ne soit jamais en retard), les établissements sont blindés, la preuve vivante que les Bruxellois mangent à toute heure, pourvu qu’il y ait des frites.
Une façade sympathique promettant de la cuisine de brasserie belge attire mon regard : la carte est parfaite et me séduit de suite, l’ambiance est prometteuse… j’entre, et d’un ton d’apparatchik affamé, je demande si une table pour quinze est possible. « Oui, bien sûr », me dit-on, et l’on nous installe dans la salle arrière, près du jardin. Là, je dis simplement « Wow ! ». L’endroit est parfait, de grandes tables, une verrière donnant sur le jardin “Van Gogh”, un service s’annonçant au cordeau, merci le hasard !
Comme nous sommes du genre à d’abord « peloter la blonde » (expression œnologique strictement non contractuelle), nous commandons quelques gorgerons de blanc. Mais comme nous ne sommes pas des cuistres, ce sera un excellent Pouilly-Fumé “La Villaudière” 2022 de chez Jean-Marie Reverdy. Et quand je dis “un”, il faut comprendre “plusieurs, mais toujours avec mesure… enfin, avec la nôtre !”
L’ambiance monte, la discussion s’anime, et on est à deux refrains de chanter “Le gibier manque…” quand arrivent les entrées. Les croquettes aux crevettes font recette et remportent un plébiscite (elles feraient presque campagne électorale), mais je choisis de sortir des sentiers battus, ce seront des moules gratinées à l’ail et au fromage. Grand bien m’en a pris ! On n’a lésiné ni sur l’ail, ni sur le fromage : je suis au Walhalla des Vikings, prêt à brandir ma fourchette comme une hache de guerre. J’ai également goûté les croquettes, du tout bon !
Avant les plats, on passe au rouge, on ne va pas risquer l’anémie, tout de même. Les Réserves de Beauchêne 2022 font leur entrée, un Côtes du Rhône taillé pour les gaulois que nous sommes. Les surnoms fusent : « chasse-cafard », « douze degrés », ou encore « jus de bois tordu ». Bref, un vin franc du collier, qui aurait mérité sa place au Panthéon des bouteilles honnêtes. Un vin solide comme un débat de comité. Il tient la route, fait parler tout le monde, et laisse toujours un petit goût de “reviens-y”. Nom de Dieu qu’il est bon !
Les plats arrivent en fanfare… entrecôtes, vol-au-vent, carbonnades et brochettes géantes. Pour ma part, fidèle à mon instinct d’esthète contrariant, je choisis le râble de lapin à la bière cerise… Quel choix ! Cuisson parfaite, sauce exquise, frites maison crousti-fondantes, et une mayonnaise à faire pleurer d’émotion tout diététicien qui se respecte.
Voilà une découverte qui restera dans les annales (et dans les artères, mais c’est une autre histoire…) je parlais des annales du plaisir bien entendu. Grâce à cette adresse, je me surprends presque à attendre le prochain conseil d’administration, ce qui, croyez-moi, relève du miracle administratif.
Un grand merci au personnel… aimable, professionnel, et d’une gentillesse rare. Ils ont transformé notre repas en une expérience digne d’un tableau impressionniste, avec juste ce qu’il faut de bruit, de rires et de verres qui tintent.

